Un marathon, c’est facile

Un marathon, c’est facile. 

 

C’est même très simple. Prenez un groupe d’amis.  Equipez les de chaussures de route, avec drop modéré. Expliquez leur que dans trois mois, ils devront réaliser en courant la distance qui sépare Marathon de Athènes et que le soldat athénien qui la fit en premier mourut d’épuisement juste après avoir délivré son message. L’enjeu, que dis-je l’ampleur de la tâche sera alors telle que ces êtres, dotés en temps normal d’un sens commun sans faille, se retrouveront quatre à cinq fois par semaine, matins ou soirs, qu’il vente, qu’il pleuve ou qu’il neige même afin de fractionner les temps, les distances, et les muscles. Bravant tous les temps, et les travailleurs saisonniers, ils mettront en péril leur fragile équilibre familial afin de se préparer au grand jour. 

 

Pour leur faciliter la tâche, choisissez néanmoins une destination exotique, ensoleillée, mais pas trop. Barcelone, par exemple. Car l’apprenti marathonien devient pointilleux, exigeant. Calculant les calories, les degrés, choisissant ses chaussettes et son short de façon quasi-religieuse. Il sait que la moindre erreur, le moindre faux pas le conduiront inexorablement sur les traces de Philippides. 

 

Alors, la veille du jour M, sous un plafond nuageux bas et lourd, les voitures chargées à bloc de chaussures, cuissards et tops à l’effigie de leur club favori, s’élanceront fièrement sur la route du destin, leurs occupants aux sourires crispés, l’estomac pris en tenaille entre l’honneur d’entrer dans la légende et la terreur de la tâche qui s’impose. 

 

Avant d’atteindre leur destination, des poses impromptues et récréatives rythmeront le trajet. Les plus stressés tenteront de contenir tant bien que mal leurs viscères dilatés par les litres de Malto. D’autres fumeront la pipe ou, tels les condamnés à mort pour leur dernier repas, profiteront de la fin officielle de la période d’entrainement pour avaler chips et glaces en tous genres. 

 

Afin d’affronter le grand jour sous les meilleurs auspices, ils auront choisi un hôtel à l’accueil irréprochable où le service et la qualité des petits déjeuners, de réputation internationale, n’auront d’égal que la ponctualité des horaires d’entrée et de sortie. Ils savent qu’une préparation marathon doit être réglée au métronome. Avant 11h, ce n’est pas l’heure. Après 11h, c’est 50 €.

 

Délestés de leurs bagages, ils s’avanceront alors fébriles vers le village Marathon et sa Pasta Party, source inévitable de glucides à indice glycémique lent, qui leur permettra de tenir, tenir, tenir, sans ternir, le lendemain. 

 

Viendra alors l’attente. Interminable. Enfermés dans la chambre d’hôtel. Certains dormiront. D’autres, tels des poilus, s’allongeront sur les canapés, recherchant un peu de chaleur corporelle auprès de leurs semblables, en racontant leurs souvenirs de guerre afin d’exorciser l’inévitable. La nuit viendra alors. Juste après une dernière assiette de pâtes, prise à 20 dans une chambre de 9 m2 afin de se rappeler que l’effort solitaire qui les attend est avant tout une aventure humaine collective. Un partage. Alors, avant de se coucher, ils prépareront, en silence, leurs plus beaux habits. Pour le lendemain. Pour le jour M. Pour ces 42 km 195 d’asphalte qui les hantent depuis près de 3 mois, depuis près de 12 semaines, depuis 75 jours.

 

Un marathon, c’est facile. 

 

Tellement facile qu’ils se lèveront le lendemain avec le sourire. La rage aux dents. L’envie leur faisant palpiter les veines. L’œil humide de cette émotion intense. Ils se regrouperont alors, après une rapide mais réfléchie collation. Ils partiront en groupe, non sans avoir au préalable régularisé leurs situations auprès de l’accueil de l’hôtel.  Ils partiront soudés. Certains volubiles, d’autres silencieux. La tension devenant progressivement palpable à mesure qu’ils se rapprocheront de la ligne de départ, suivis de près par de petits ballons jaunes et des casquettes roses sautillant.

 

Il est alors trop tard pour reculer. Ils sont maintenant dans leur sas. Entourés d’inconnus avec qui ils échangent des sourires complices.  

 

Au son de la musique ils s’élancent alors tous vers leur destin. Individus solitaires perdus au milieu d’un organisme multicellulaire coordonné par le même instinct de survie, cette même force invisible qui de manière absurde le pousse à avancer et simultanément l’attire à revenir à son point de départ. 

 

Rien ne peut plus alors les arrêter. Si ce n’est peut-être leur empathie naturelle envers une petite dame apeurée, tentant peureusement de traverser les avenues encombrées de coureurs aux couleurs bigarrées. Rien ne peut plus les arrêter, dis-je. Au son des tambours, portés par une foule en délire, ils mettent leur égo de côté et se concentrent sur l’unique tâche synonyme de survie, de liberté, de rédemption : mettre un pied devant l’autre et puis recommencer. Inlassablement recommencer. Tout au long de ces avenues interminables. Recommencer. Jusqu’au bout de cette montée. Recommencer. Pour atteindre cet immeuble. Recommencer. Pour recommencer. Pour être plus fort que cette crampe. Recommencer. Pour oublier qu’ils ont mal aux pieds. Recommencer. Parce qu’un genou qui lâche, c’est aussi un genou qui marche. Recommencer parce qu’ils n’ont plus de jus. Recommencer. Parce qu’ils ont pris un gel. Recommencer. Parce que je ne vais pas craquer. Recommencer. Parce que je ne vais pas pleurer. Recommencer. Parce qu’elle est là. La place d’Espagne. La ligne. La délivrance. La victoire. Putain, la fin ! Merde, je l’ai fait. J’ai gagné. J’ai été plus fort que moi ! Plus loin que jamais je n’aurais cru. J’en chialerai presque, tellement le rêve est merveilleux. Tellement j’ai mal partout. Tellement je ne sais plus où je suis. 

 

Alors je chiale. Au milieu de tous ces frères et sœurs qui pleurent aussi et qui me prennent dans les bras, qui me claquent dans les mains, sans que je les connaisse. Sans que je sache qui ils sont, d’où ils viennent et ce qu’ils feront demain. Mais je leur souris. Car je sais. Ils savent. Nous savons tous. Que nous sommes de la même famille. Nous sommes tous du même sang. Nous sommes tous, quels que soient nos temps d’arrivée, nos allures, nos médailles, des marathonniens. Des descendants de Philippides le Grand. 

 

Viennent alors, dans une douce euphorie anesthésiante, la douche chaude, le froid sur les jambes, les escaliers douloureux, les tapas, cervezas y sangrias entre amis pour raconter les anecdotes, les tours de pistes sur la place Plaça d'Osca pour épater la serveuse et montrer à tout le monde que non. Nous ne sommes pas morts. Nous sommes plus forts. Ensemble. Nous déplaçons des montagnes, que dis-je des Pics, des Caps, des Péninsules. Ensemble. Nous sommes des champions. Ensemble. Nous sommes le SMA.

 

Vous voyez. Un marathon, c’est facile. 

 

Alors, si vous ne faites pas 3h au marathon, je mange un chien.